Nom de Zeus !!!

Réplique culte du Doc (alias Emmett Brown) dans Retour vers le futur
Réplique culte du Doc (alias Emmett Brown) dans Retour vers le futur

Je reviens de mon troisième tour de colline quotidien. Lou est resté dans la maisonnette pour rallumer le feu dans le poêle. 

Dehors il y a un bruit de tous les diables.

C'est Zeus, ainsi que se nomme la dernière tempête venue de l'Atlantique, qui nous fouette de sa terrible queue de vents et de pluie.

 

A peine avais-je pointé mon nez hors de la maison, que je me suis retrouvée entourée d'un tourbillon de feuilles mortes furieusement projetées en tous sens, tandis que les arbres dénudés et noirs, secoués par les assauts de la bourrasque, éparpillaient les dernières gouttes que l'averse avaient accrochées à leurs branchages.

La colline d'en face, vers le domaine de Paillas, ronflait, comme si de lourds convois roulaient à plein régime sur la route qui grimpe depuis le bas de la combe. Puis cette sorte de houle gigantesque s'est calmée, emportée plus loin, plus haut. Dans son sillage, une corneille, en difficulté a tenté de passer par-dessus les pins, avant de se rabattre rapidement.

Emmitouflée dans une grosse doudoune noire, mon bonnet rouge enfoncé jusqu'aux yeux, j'ai continué à tracer mon chemin, ancrée au sol par mes deux bâtons de marche. 

"Nom de Zeus !" Ça revigore !

Sur l'autre versant, au nord, c'est le bruit infernal d'un train de marchandises qui fonce sur la colline du voisin ! J'entends presque les bruits sourds et martelés... Tadam... Tadam sur des rails invisibles. Les branches s'entrechoquent, os noircis du squelette des arbres. Le fond de l'air est âpre, presque acide. Tout est lavé de gris, suie, bistre, cendre et fumée.

L’agitation de la nature autour de moi, ces odeurs mêlées de feuilles mortes et d'herbe mouillée, ce paysage familier, noyé par ces rudes giboulées de pluie mêlée de grésil de ce fou de mois de mars.... Le livre de ma vie s'entrouvre soudain à la page de l'année 1977... 

C'était aussi en mars... 40 années ont passé depuis ; Lou et moi venions de décider de vivre ensemble. Contre vents et marées...

J'avais quitté, depuis peu, mon mari, et ma maison.

Forêt des Ecrivains Combattants (Combes - 34)
Forêt des Ecrivains Combattants (Combes - 34)

Mon mari et ses amis "trop cools" alcooliques et paumés, leur projet malsain de vie en communauté dont chacun rêvait d'être le gourou, tout en mettant les bonnes femmes aux fourneaux et dans leur lit...

Et ma maison, cette grande baraque de granit, perdue dans un hameau reculé et glacial, pris dans l'entonnoir d'une vallée de châtaigniers torts et noueux, au pied de la Montagne Noire.

 

En me sauvant, je m'étais sauvée.

 

Après avoir vécu quelques jours au fond d'un jardin, dans la caravane d'une copine, j'avais aménagé pour deux semaines dans une maisonnette en bois que l'on m'avait prêtée, cachée sous les hautes futaies de la forêt domaniale des Ecrivains Combattants (Hérault), et qui tenait plus de l'abri de jardin que du chalet, mais où j'étais heureuse. Car libre.

 

Puis, j'avais réussi à convaincre un vieux grigou aux dents jaunes et au béret indécrottablement vissé sur ses quatre cheveux gris, de me louer pour au moins deux mois, entre Orb et Caroux, une ancienne maison de village, sans aucun charme, au crépis des années cinquante, qui, si elle était vide tout au long de l'année, était occupée l'été, moyennant un conséquent loyer, par des estivants. Et nous n'étions pas encore en été !...

Cette bâtisse avait un rez-de-chaussée et un étage. Elle était construite en bordure d'une très étroite calade en pente qui avait été cimentée pour plus de commodité, et qui passait d'abord sous une arche entre deux maisons de schistes nus, avant de se perdre plus loin, dans les châtaigneraies, qui s'étageaient, juste au-dessus.

Deux portes et une fenêtre donnaient sur une petite avancée bétonnée, que l'on pouvait nommer terrasse bien que ce fût plutôt un seuil élargi, bétonné et ouvert sur la ruelle.

 

L'entrée de la ruelle (google maps)
L'entrée de la ruelle (google maps)

La première porte, à gauche, fermait une cave-cellier.

A  droite, la deuxième porte qui jouxtait la fenêtre était l'entrée principale. Sur la terrasse, comme dans les écoles autrefois, étaient les toilettes : sorte de cagibis dont la porte fermait avec un simple crochet. un WC à la turque d'un côté et de l'autre, une douche - avec de l'eau chaude, luxe suprême - en ciment avec un pommeau fixé au toit. Sommaire, mais néanmoins suffisant. 

Le rez-de-chaussée était occupé par une grande pièce à vivre, relativement sombre, et sans autre vue que le mur de la maison d'en face, inoccupée, avec un coin cuisine et une cheminée.

L'aménagement était également succinct. Un réchaud "butane", émaillé, avec deux feux, posé sur un petit meuble en tôle blanche, un évier carré et qui avait été blanc, avec son chauffe-eau à gaz juste au-dessus, un placard aménagé dans le mur avec deux portes en bois peint, une table et deux bancs, ainsi qu'un lit cage grinçant et avachi, qui nous servait de canapé. Au fond de la pièce, un escalier de bois menait à l'étage.

Là-haut il y avait deux chambres aux murs badigeonnés de bleu Marie, avec des crucifix aux murs, et des tableaux représentant la Vierge, la presque inévitable reproduction de l'angélus de Millet et quelques autres Bondieuseries que j'avais rapidement ôtées et rangées dans une des deux armoires géantes qui, chacune avec un imposant lit "bateau" Louis-Philippard, constituaient l'ameublement des deux pièces.

Lou est venu vivre là, avec moi, quelques temps après.

Nous y étions bien. A l'abri du froid et de la pluie. Des "gens", de leur malveillance et de leurs médisances.

 

Je n'avais presque pas d'argent et Lou n'en avait pas du tout.

Nous faisions feu de tout bois : nous ramassions des branches mortes dans les châtaigneraies abandonnées au-dessus du village, et le soir, vers cinq heures, nous allumions une flambée dans la cheminée. Ça pétait très fort ce bois de châtaigner, en envoyant au travers de la pièce, des brassées d'étincelles et d'escarbilles qu'il fallait surveiller de près ! 

Et, pendant ce temps, sur le réchaud à gaz, des soupes de pommes-de-terre poireaux ou carottes, ou des potées de choux au lard, bouillonnaient à feu doux dans des faitouts ventrus en tôle émaillée orange, qui nous remplissaient d'aise, en plus de nous remplir le ventre !

Et puis nous faisons aussi des omelettes avec des oignons, des salades de pissenlits avec du vieux pain que l'on faisait griller sur le gaz et que l'on frottait d'ail après les avoir arrosés d'huile d'olive... Et puis des crêpes.

Dans notre chambrette bleue, à l'étage, il faisait bon. Les après-midi ensoleillés déversaient leur plein de lumière et de chaleur par la fenêtre. Le plancher gris, presque blanc avait cette bonne vieille odeur de récurages musclés à l'eau de javel.

 

Au milieu de la chambre, trônait un poêle à pétrole des années quarante ou cinquante, un "Aladdin" bleu-vert, que l'on pouvait transporter aisément comme un seau grâce à sa poignée...

Il empestait à l'allumage, puis ronflait doucement et répandait une assez agréable chaleur. Et l'on voyait la petite flamme bleue, rassurante, au travers de son œilleton de verre

Nous l'allumions le soir avant de nous déshabiller et nous glisser non sans un plaisir voluptueux, entre les draps que nous réchauffions avec une bouillotte en caoutchouc, et le matin aussi, pour pouvoir sortir du lit sans grelotter ! Le printemps tardait à venir...

Je travaillais à une bonne trentaine de kilomètres de là, et, lorsque je revenais, en fin d'après-midi, Lou m'attendait régulièrement avec un vrai goûter : bol de cacao au lait tout fumant, tartine de pain, beurre, chocolat ou miel... Cela me plongeait dans une sorte d'extase de gosse comblé et dans un cocon de sécurité douillette que je n'avais jamais connu auparavant.

Sauf peut-être chez ma grand-mère en Lozère qui nous préparait, à moi et à mon cousin Michel, de trois ans plus jeune que moi, de gros bols de lait chaud avec une larme de café pour lui donner du goût, de larges "paisses" de pain de froment et seigle mêlés, recouvertes d'au moins un centimètre de ce beurre jaune d'or encore suant de petit-lait qu'elle façonnait elle-même avec ma tante Louisette, dans une grosse baratte et beaucoup d'huile de coude, et de confiture de myrtilles, cueillies au peigne, dans les forêts au-dessus du torrent à truites, ou de gelée de groseille, translucide et parfumée, ou bien encore de framboises sauvages...

 

Parfois, Lou et à moi allions nous balader... Il nous arrivait  même d'avoir envie de sortir et marcher malgré la pluie et le vent, au pied du Caroux ou du Somail.

 

Capuchons, bonnets, écharpes, parapluie et bottes en caoutchouc, et nous partions braver les giboulées !

 

Nos pas nous menaient alors entre les sombres fûts de châtaigniers et, nous suivions, en faisant bouler des cailloux sous nos bottes, d'anciennes drailles ou de simples carretals, chemins de terre ou empierrés, mais depuis longtemps désertés, sauf sans doute par les chasseurs. 

 

L'automne en ces lieux est propice aux cèpes et girolles, mais au printemps il ne restait plus guère que des bogues pourries, des mousses et des fougères. 

Quelques ronces s'agrippaient à nos pantalons de velours et nos vieilles vestes de laine fanée.

Nous résistions vaillamment et en silence. Avec une satisfaction profonde qui nous réchauffait le ventre et les oreilles.

La nature prenait corps. 

Les anciens qui s'étaient accrochés farouchement à ces minuscules bouts de terre et à ces quatre cailloux somptueux et terribles, nous accompagnaient de leur présence presque palpable.

Combien y était né ? Y avait passé une vie de labeur et de misère pour y mourir aussi pauvres que lorsqu'ils étaient venus en ce monde minéral ?

Combien ont basculé ? Combien s'y sont pendus... ?

Car ces lieux où les nouveaux touristes "verts" randonnent et s'amusent désormais, furent souvent le théâtre de sombres et banals drames anonymes... On dit qu'il faut y être né pour résister. Mais même ceux qui y sont nés s'y souvent perdus. Les vertiges ici sont trop forts. Les rêves ne dansent plus, mais perdent pied !

 

Plus loin encore, nous entamions alors la montée vers les chaos de roche, là-haut, plus haut, là où les terrasses de châtaigniers, hirsutes et tordus, et les ruines des sécadous (anciens séchoirs à châtaignes) et des petites bergeries délabrées mais encore debout, se font plus rares...  

Là-haut, le schiste fait place au granit et au gneiss, gris, compact, glacial.

Nous parcourions des landes de genêts, bruyères et callunes pourpres qui se frayaient un passage entre des rochers en dents brisés et tourmentés.

Les vents galopaient là-dessus tels des troupeaux de chevaux sauvages cavalcadant sans entraves.

 

De la vallée, parfois, montait une brume grise et froide, gouttant d'humidité, qui nous enveloppait de frissons silencieux.

 

Et les giboulées mêlées de grésil cinglaient nos figures.

Nous étions heureux.

Avec ce bonheur intense de savoir que quelque part, plus bas, à flanc de colline nous avions un toit, un lit tiède, du feu et de quoi manger. Un foyer qui nous attendait. Un abri. Un lieu sûr. 

Et la vie devant nous.

Nous étions encore maigres en ce temps-là... et sûrement beaux !

 

Quand le jour commençait à vaciller, nous redescendions, ivres de grand vent, le visage mouillé et rougis par la pluie et le froid. 

 

Et pendant que Lou allumait le feu dans la cheminée, je nous faisais un thé bien chaud et des tartines, les pieds délicieusement au chaud dans de grosses pantoufles, la figure et les oreilles en feu.


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