"Faites gaffe ! Ça passe très très vite"

Ce grand garçon, à l'humour aussi cocasse qu’aristocratique, nous avait prévenus avant d'aller caracoler de l'autre côté du miroir.... "Faites gaffe ! Ça passe très très vite !"

 

Un jour, en effet, on s'aperçoit que l'on est vieux. 

De cette vieillesse dont il disait avec raison qu'elle était une saloperie.

Celles et ceux qui prétendent que la vieillesse c'est formidable, que c'est l'âge de la sagesse, des voyages et du temps retrouvé, sont de foutus bonimenteurs !

En vieillissant, nous perdons nos moyens et notre souplesse de corps et d'esprit.

Nous devenons cassants, souffreteux et séniles. Attention aux charentaises qui nous guettent et nous font de l’œil !

Notre monde ne tourne plus qu' autour et qu'au rythme de nos sales maladies.

On glisse vers la mort et on le sait.

On se débat... On fait semblant de croire qu'on est encore "jeune". On voudrait y croire, même si le regard des autres nous rappelle que nos printemps sont loin derrière et que nos hivers ont blanchi nos cheveux et cristallisé nos veines et nos os.

A-t-on déjà entendu parler d'un jeune de soixante, soixante-dix, quatre-vingts ans et plus ?

Allons donc ! Foutaise !

Ceux qui nous disent le sourire englué de miel "Mais non, tu es encore jeune" sont de douces sirènes, de fieffés menteurs qui  nous embobinent en nous enveloppant de ce marshmallow douceâtre et écœurant qui nous empêche de voir l'évidence.

C'est débilitant ! 

D'ailleurs, dès lors que l'on aborde les années en "génaire" on est foutu ! Et on le sait.

"Quinquagénaire", ça sent la vieille quincaillerie poussiéreuse et brinquebalante, "sexagénaire" et l'insouciance du sexe et ses plaisirs non "viagratisés" s'enfuient, nous laissant à genoux, "septuagénaire" et le serpent du temps qui grossit et rampent vers nous depuis des années, nous a rattrapés et mortellement mordus, "octogénaire" et la pieuvre à huit bras  nous étouffe... "nonagénaire" et la lumière s'éteint ne laissant plus qu'une coquille vide qui résonne dans les courants d'air du néant.

 Ceux qui ne veulent pas l'admettre se mettent le doigt dans l’œil et jusqu'au coude.  

 

Ah ! bien sûr on peut - et il le faut ! - continuer à voler au-dessus du nid de coucou, conserver une certaine verdeur de ton et un caractère bien trempé, l’œil qui frise et le sourire gouailleur qui démange, mais, le reste... Ah ! Le reste... il nous lâche bel et bien.

Et c'est foutrement frustrant.

 

Alors oui, il faut faire gaffe ! Il faut prendre à bras le corps ce foutu temps qui passe très très vite, cette vieillesse dont il nous affuble, sournoisement et en toute impunité.

 

La prendre pour ce qu'elle est, sans la dissimuler sous les teintures "cachant discrètement vos cheveux blancs", les fards et les artifices esthétiques et cosmétiques masquant les rides à la truelle.

 

Ces subterfuges ne servent qu'à nous induire en erreur, nous faire oublier l'essentiel : il est temps, grand temps de profiter encore plus de ce qui nous reste à vivre, sans se soucier des qu'en dira-t-on et de notre apparence.

Accentuer nos défauts et nos fragilités, pour en rire et s'en amuser, au lieu de les dissimuler, ce qui, bien entendu, ne sert à rien, car tout le monde peut voir que nous ne sommes plus de première fraîcheur et que le compteur a tourné avec les heures de vol.

 

L'artiste japonaise Yayoi Kusama (née le 22 mars 1929 à Matsumoto)
L'artiste japonaise Yayoi Kusama (née le 22 mars 1929 à Matsumoto)

Et, mine de rien, ce sont ces "élégances" de style, cocasses ou farfelues, qui nous raccrochent à la vie, ce délicieux travail, futile et fou, qui nous illuminent et nous enluminent !

Elles nous allègent les choses de la vie, devenues lourdes à force d'y entasser soucis et problèmes et relativisent l'importance accordée à ce qui n'en vaut finalement pas la peine.

Car oui, la vie a passé, les élans du cœur se sont essoufflés, et le souffle s'est raccourci, les opinions tranchées et tranchantes se sont, enfin, émoussées.

Maintenant, on peut regarder en face, sans sourciller, mais avec un brin d'ironie amère quand même, le temps et la vie que l'on a souvent perdus à les gagner.

 

On réduit la voilure pour ne plus chavirer, on est plus attentif aux coups de vent, aux orages et aux grains qui épuisent sans jamais rien apporter de plus ou de mieux.

On ne change pas, non, on vieillit seulement. Et tant qu'on vieillit, on ne meurt pas. On avance, on ne se retourne pas sur le passé et sur les regrets qu'il a engendrés !

On regarde l'objectif, car le futur c'est maintenant.

 

Malheur à celles et ceux qui se croient encore jeunes alors qu'ils sont décrépis. C'est contre eux-mêmes qu'ils se déguisent ! Pour ne pas se voir. Avec des minauderies poudrées et empesées de vieux beaux ou vieilles belles.

Malheur aussi à celles et ceux qui se cadenassent dans leur coquille de confort, ne voyant plus que le bout de leur nez et de leur soulier, n'écoutant plus que leurs sempiternelles plaintes et jérémiades. 

 

Malheur à celles et ceux qui ne s'aperçoivent pas que "ça passe très très vite" et perdent leur temps à "vouloir faire illusion", en vains et illusoires brassage d'air !

Siegfried tötet den Drachen 'Fafnir'Gem. v. H. Hendrich
Siegfried tötet den Drachen 'Fafnir'Gem. v. H. Hendrich

Ma mère me disait, lorsque j'étais encore très jeune : "profites-en bien tant que tu n'a pas de soucis !"

Que croyait-elle ? Que je ne n'en avais pas des soucis ? Que seuls les "grands" avaient des soucis ?

Chronométrer mon temps entre la sonnerie du réveil, et le départ pour le collège (qui s'appelait alors lycée), à la seconde près, pour accomplir les tâches quotidiennes qui m'étaient dévolues avant de courir jusqu'à ce fameux lycée qui fermait ses portes 10mn avant les huit heures sonnantes, et où je risquais donc de me retrouver dans le bureau de la surveillante pour ce petit retard, et où l'on m'infligerait quatre heures de colle le jeudi matin, le jour de congé au milieu de la semaine, me privant ainsi de ce cours de danse gratuit dispensé par l'école et qui m'était indispensable pour résister aux pressions de ma vie d'enfant sage : ce n'était pas un soucis ça ?

 

Apprendre par cœur tel un perroquet stupide des passages entiers, en latin, de la Guerre des Gaules par Jules César ou des passages en allemand du Nibelungenlied:  "Siegfried tötet den Drachen", sans parler des abominables déclinaisons et leurs exceptions....qu'il fallait réciter ensuite, désignée d'une main implacable par une espèce de tirage au sort  sadique et terrifiant, qui me donnait vertiges et sueurs glacées, devant la professeur revêche et acariâtre, pour le latin,  et pour l'allemand une vieille fille toujours vêtue de bleu pâle, dont le profil et la chevelure faisait tellement penser au portrait de Louis XIV du livre d'histoire, et qui, l'une comme l'autre, ne pardonnait jamais rien. 

Ce n'était pas un souci ça ?

 

Entendre et voir mes parents se déchirer ? Pas un souci non plus ?

 

Allons donc ! Les soucis sont légions ! Quel que soit notre âge : à nous de ne pas nous laisser engluer et engloutir ! A nous de "faire gaffe" !

 

Enfant, alors, sur le chemin de l'école, avec mon gros cartable, j'ai décidé en parcourant les trottoirs et les terrains vagues, que j'étais libre et le resterai.

 

Rien ne m’empêchait et ne m'empêcherait, par exemple, de faire le tour de la Terre en marchant : c'était simple et facile.

Il suffisait d'un pas puis d'un autre, cela ne coûtait rien, nous avions des jambes et des pieds et c'était fait pour ça ! Pour marcher, léger, en dansant sur les nuages.

J'ai calculé que j'effectuais chaque jour 8 km à pied entre mon lycée et la maison.

En dix jours, cela faisait 80 km ! 

Je marchais, légère, avec mes semelles de vent... 

 

Maintenant, après la mutilation du cancer, l'effritement inéluctable de mes os, le flingage de mes reins, les dégâts collatéraux des traitements dont on ne sait pas grand chose au final,  la fatigue des espoirs accumulés et déçus, je m'estime heureuse lorsque je fais cinq fois le petit tour de la colline.

Cela ne fait que 2 km... Un seul trajet entre l'école et la maison du temps jadis.

Les rêves sont revus à la baisse !

Qu'importe.

Je marche encore.

Le ciel au-dessus de ma tête et la terre sous mes pieds. Trait d'union entre les deux.

Et fière de moi en plus !

Le papillon familier, de l'autre côté de la colline qui vit près des pins sylvestres, l'envol bruyant des trois palombes qui restent chez nous pendant la morte saison, le bruit des feuilles et des glands qui tombent, les champignons en cercles de sorcière, les jardins de Lou qui naissent de ses mains, la bruine et la brume de Toussaint, la lumière douce de l'été indien...

 

Et Fleur qui passe nous voir, apportant avec elle le monde du dehors, de là-bas, ses projets, ses désirs, ses joies et peines, puis repart en nous laissant le souvenir de l'immense joie d'avoir partagé quelques moments avec elle et que l'on continue longtemps à caresser, ces quelques moments de cette vie qui ressemble à celle que nous avons eue, nous aussi... Avant.

 

Bonbon acidulé, de nostalgie et bonheur confondus. 

 

Mais chaque matin, comme un pilote avant de s'envoler, je fais ma check-list personnelle :

 

La tête : hum quelques douleurs cervicales mais ça devrait en rester là, à moins que cela ne soit les prémices d'une migraine qui va me mettre la tête en feu et à l'envers.

L'aile gauche, plus ou moins réparée mais encore efficace. La couture tient.

La colonne vertébrale : aïe, les haubans sont tendus et douloureux ici et là. Il faudra l'assouplir doucement et ne pas forcer.

Les jambes : pas fameux ce matin, elles brûlent et fourmillent, là encore il faudra les faire bouger. Une fois debout elles font moins mal.

Et le moteur ? il tourne.  Par contre attention au carburant, il encrasse les filtres rénaux....

Hantise de la panne ! Du crash aussi soudain qu'inattendu. 

 

Il y a des jours où je préférerais ne pas bouger et rester au chaud sous la couette de mon hangar. Mais tant que je le peux, hop. Je prends mon envol. Brinquebalant et cahotant... certes. Mais de là haut ensuite, le ciel est chouette !

 

Lire, écrire, dessiner, photographier le monde, aller ici ou là : ma liberté !

Prendre la voiture, m'échapper en "Eribalades", bivouaquer sur les causses ou près d'une rivière, sous l’aile d'une chapelle ou d'un moulin, allumer de grands feux touffus et fumants sous les étoiles, aller voir ce qui se passe dans la capitale en compagnie de Fleur, faire le tour de colline avec Lou, côte à côte, en écoutant un merle qui siffle et les bruits qui montent de la vallée...

Je fais gaffe !

Je sais que "ça" va très très vite, surtout dans la dernière descente du toboggan !

octobre 2017
octobre 2017

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Commentaires : 2
  • #1

    Pierre (jeudi, 26 octobre 2017 14:48)

    Nous ne sommes que de passage...

  • #2

    evelyne (jeudi, 26 octobre 2017 15:09)

    Message depuis le Japon où nous sommes arrivés depuis le 20 octobre, en même temps qu'un typhon qui a un peu chamboulé notre programme à Kyoto...
    Nous sentons nous aussi les ravages de l'âge, mais comme tu le dis, nous marchons encore et c'est bien pourquoi nous repoussons quelques limites pour aller du côté où le soleil se lève avant nous ... Ça va très très vite en effet, j'en ai pour ma part une conscience aiguë, qui me fait d'autant plus savourer ces moments uniques dans des lieux d'exception.
    On se fait signe après notre retour, histoire de se raconter l'histoire de cette balade.
    Marché bien sur ta belle colline.
    François et moi t'embrassons et nous saluons Luc.