La Solitude du coureur de fond

Image du film de Tony Richardson (1962) :  "The Loneliness of the Long Distance Runner
Image du film de Tony Richardson (1962) : "The Loneliness of the Long Distance Runner

Étrange sentiment.

Depuis que ma prison s'est entrouverte, que mon dos s'est vaguement ressoudé, depuis que mes coutures me cisaillent un peu moins,  que mes plaques de fonte et câbles métalliques se sont un peu allégés et distendus dans ma poitrine, que mes muscles ont repris un brin de poil de la bête, un étrange sentiment de solitude m'a envahie. 

Je suis de ce monde, sans y être tout à fait.

Ma course et mon souffle se perdent dans des paysages immenses, gris, noirs et blancs.

Une course sans fin, sans but, longue, épuisante et rédemptrice. Souffle court. Marathon solitaire.

Le cœur comme un oiseau tombé du nid. Bestiole si fragile et frileuse. 

Courir. Ne pas s'arrêter. Trouver le rythme. Battre la campagne. Battre, se battre. Se retrouver... Avaler le ciel, l'air, la terre. Pêle-mêle. A bout de souffle. Courir encore. Second souffle. Courir... Rêver aussi. Imaginer. Mourir et renaître. De soi-même, de ses cendres.

Une intense solitude, un pas de l'autre côté du miroir. 

Je m'observe et m'encourage, presque inconnue et pourtant si familière. Sous la lune ou le soleil. Seule. Entre ciel et terre. Ni faim ni soif. Ailleurs.

Je me dépasse. Pour mieux me retourner et me regarder, me voir, me scruter. Immense solitude. Apaisante. Sans contour. Sans limite. Glisser, s'élancer corps et âme; pieds et poings en avant. En aveugle. Tracer la route.

J'exulte ! Je m'oublie.  

Est-ce cela : vivre ?

Image du film de Tony Richardson (1962) :  "The Loneliness of the Long Distance Runner
Image du film de Tony Richardson (1962) : "The Loneliness of the Long Distance Runner

Sans doute.

Avant, je me savais mortelle ; maintenant je connais ma mort : alors je suis en vie.

Ma Mort est désormais ma compagne. Elle vit à mes côtés. Sur ma poitrine, la où s'écrit la balafre du sein sacrifié.

Elle est aussi accrochée à mon omoplate gauche : aile unique d'un ange invisible. L'ange gardien de mon enfance, celui qui veillait sur moi, dans son cadre peint au-dessus de mon lit.

Le Crabe a ce pouvoir. Il est un puissant révélateur, l'acide qui révèle l'image sur le film argentique de la vie.

Mais il brûle nos cartouches aussi sûrement que la flamme brûle un billet de banque et le réduit en cendre noire.

 

On ne guérit pas du Cancer.

Qu'on se le dise.

On vit avec et il se rappelle à nous constamment dans cette course, dans cette solitude du coureur de fond que nous sommes. Il nous rappelle ce que nous sommes vraiment. Qui nous sommes vraiment. Sans fioritures.

La vie et la mort sans fard. 

 

Les autres, ceux qui n'ont pas côtoyé le Crabe de près, ceux qui ne vivent pas avec, ne savent pas.

Pour eux, il y a des gens malades et des gens qui ne le sont pas. Ou qui ne le sont plus. Guéris.

Ils nous ont su, ou vu, malades. Nous ont cru malades. Nous ont pensé malades.

Mais le Cancer est-il réellement une maladie ? 

 

Image du film de Tony Richardson (1962) :  "The Loneliness of the Long Distance Runner
Image du film de Tony Richardson (1962) : "The Loneliness of the Long Distance Runner

Depuis que le Cancer et moi avons fait connaissance, le temps n'a plus la même signification.

Boucle ou ligne, sur laquelle désormais je trace et poursuis ma course sans but. Seule. Quoique accompagnée. Quasiment immobile.

Je cours pour courir. Comme en ces rêves, mi-rêve, mi-cauchemars où l'on court sans avancer. Où l'on veut échapper à la peur, sans y parvenir. Mais en y parvenant malgré tout.

Il n'y a rien à perdre ou à gagner.

Il s'agit d'être, plus que d'agir.

La chute peut survenir. A tout moment. Qu'importe finalement.

Légèreté d'elfes et lourdeurs de crapaud. Ombre et lumière. Nuit et jour. Noir et blanc. Rires et pleurs. Cris de rage, sanglots étouffés.

Alternance irrémédiablement mêlées. Peu importe.

Ici mais ailleurs. Où ? Sur la route, sur la ligne blanche, sur la plaine là-bas, sur le sable, l'herbe des prés, trottoirs, bétons, broussailles et forêts... Sur l'horizon de toute façon. L'horizon... autant dire : rien.

Cours Marie, cours !

Le cerveau primitif se réveille et me guide dans cette nouvelle errance. Quête de la liberté retrouvée.

Cours ! Il n'y a rien à gagner au bout. Que la liberté et le Rien.

Cours ! Le plaisir d'un rayon de lumière sur ma peau en sueur et mon souffle court.

Rien d'autre.

Cours !

 

La victoire on s'en fout !

Cours ! A cœur et corps perdus !


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