Déambulation Dacquoise

9 heures.

L'heure de quitter la semi-quiétude mon studio.

Au fond du couloir, le rectangle clair de la porte vitrée se découpe et s'ouvre sur la terrasse blanche, éclatante de lumière, avec ses fleurs roses et multicolores des parasols ouverts !

Depuis la cour, les lessives déjà étendues exhalent les lourds parfums chimiques des adoucissants au jasmin ou à la rose, et la machine à laver, que les curistes ont mis à tourner, ronronne. Comme tous les jours. Bruits de voix dans les studios.

Quelques pas encore et me voici dans la ruelle. Du côté pair, le mien, petites maisons d'ouvriers, alignées, façades pimpantes ou carrément lépreuses, en face, côté impair, immeubles bas et récents aux vérandas verdoyantes et cubiques. Fenêtres et portes souvent ouvertes.

Tous les matins je salue une vieille dame à la chevelure blanche, dénouée sur ses épaules, debout devant sa porte ouverte sur un couloir rempli d'amoncellements disparates de je ne sais quoi, encombrants et quelque peu malodorants : elle guette, inquiète, "ses" pigeons.

Elle les appelle, les attire avec des miettes. "Venez mes petits"... Se désole lorsque les agents communaux ont passé la voiture arroseuse qui a lavé la rue et les trottoirs, faisant disparaître la pitance des volatiles... En même temps que leurs déjections et les crottes de chiens.

La rue Ramonbordes à Dax
La rue Ramonbordes à Dax

Plus loin, vers la mairie c'est un vieux monsieur qui invective tous les matins les mêmes invisibles et malfaisants agents communaux qui affament "ses" amis ailés . "Les salopards ! Ils veulent vous faire mourir de faim hein !" Et il distribue le pain quotidien de "ses" pigeons qui s'attroupent en grand nombre autour de lui. "Tiens ma belle, prends ça je vois que tu as faim"...

Ainsi va la vie des vieux, seuls, dans les villes, avec pour seule compagnie, parfois, un petit chien rabougri, affublé d'un manteau ou d'un pull douteux, baladé dans de vieilles poussettes avachies, parfois un chat, trop maigre ou trop gros c'est selon, et la causette avec les pigeons urbains. Ceux de Dax sont proprets et rondouillards. Rien à voir avec les pigeons gris goudron de Paris...

Vers l'hôtel de ville et la cathédrale, l'air du matin est encore frais et limpide. 

La brumisation automatique sur les corbeilles de verdure, embue l'air d'un voile de fines gouttes qui se chargent d'odeur d'herbe verte et d'humus mouillé.

C'est apaisant.

Plus loin un clochard est souvent assis sur un banc. Tranquille. Il regarde passer les gens. Ceux qui sortent des navettes "Vitenville", ceux qui se pressent vers leur travail ou leur rendez-vous. Et les curistes. Ceux qui vont aux thermes et ceux qui en reviennent et que l'on reconnait à leur air à la fois un peu perdu et pressé, et leur sac rebondi où ils ont glissé serviettes, maillots, bonnets, chaussures de piscine, lecture...

Plus loin, ce sont des jeux de jets d'eau et de lumière en contre-jours irisés. Quelques touristes qui s'arrêtent et prennent une photo.

 

Parfois j'emprunte un autre trajet, celui des halles et des ruelles commerçantes.

Si le bâtiment des halles, entouré d'arcade, bruisse et bourdonne déjà de mille bruits, les rues du cœur de ville sont encore calmes. Les corbeilles de fleurs suspendues entre deux balcons égouttent leur dernier arrosage en grosses flaques que les rares passants évitent en maugréant. Entre ciel et asphalte elles brillent en cascades lumineuses et pimpantes sous le soleil.

Je fais une pause. Prends une photo. Hume l'air du temps et reprends ma respiration.

J'ai  toujours et encore du mal à marcher.

En fait, j'ai du mal à me redresser. Mes muscles ne me portent plus guère, et ma colonne oscille et vacille d'avant en arrière, de droite à gauche, en bosses ou cambrures, relâchant vers l'avant un ventre que rien ne parvient encore soutenir. La tête se visse et s'enfonce entre les épaules voûtées.

Parfois, pour résister à cette pesanteur, j'étire ma nuque autant que je le peux, et tâche de dégager ma tête de cet engoncement. J'ai alors l'air d'un poussin déplumé qui tente de sortir de sa coquille... Ou d'une de ces horribles poules à cou nu... 

Ou encore d'un dodo (Dronte de Maurice, Raphus cucullatus), cet oiseau mythique parce que disparu, qui vivait sur l'archipel des Mascareignes, et qui, gros oiseau pataud, ne savait pas voler, ce qui fut la cause de sa perte.

Je ressemble à une sorte de clown ivre, inepte et rondouillard, funambule ou culbuto en constant déséquilibre. Mon reflet dans les vitrines me renvoie cette image de moi, grotesque.

C'est difficile. 

Et les tiraillements qui sont cause de cette déambulation de pantin disloqué à la bedaine rebondie, persistent et signent depuis des mois.

Lésion des nerfs, des muscles et autres tissus mous... La récupération peut prendre des années. 

Tant pis. J'avance. Malgré tout.

Oublier l'image pour ne retenir que l'essentiel : la joie de pouvoir de nouveau déambuler sans aide. La joie de me sentir vivre. Je parcours le petit kilomètre qui me sépare des thermes.

Au bout d'une dizaine de minutes le corps s'assouplit, se détend pour se stabiliser un peu, sans parvenir toutefois à effacer sa forme de poire ou de bonbonne...

 

Après "les eaux" je marche sur du coton. La boue, les eaux chaudes, et la gymnastique pratiquée en piscine ont redonné leur fonction aux muscles et aux articulations. Je me sens presque bien.

Mais je n'ai qu'une hâte, retrouver la pénombre et dépouillement sobre du studio, manger et dormir ! Ne plus penser à mon corps. L'oublier.

Mon studio dacquois
Mon studio dacquois

 

L'après-midi, quand la chaleur sera tombée, j'irai faire une balade, une vraie. En ville, ou au bord de l'Adour.

Pour le plaisir de sentir mes membres recommencer à fonctionner presque normalement.

C'est ainsi que je parcours en tous sens les ruelles du Centre. Faisant fi de cette silhouette peu amène qui est la mienne et à laquelle je dois m’habituer car elle risque de perdurer.

 

Un jour, alors que la chaleur était accablante, je suis entrée dans les Galeries Lafayette, simplement pour me rafraîchir : le magasin est climatisé.

Les extérieurs ne payaient pas de mine. Mais à l'instar de l'enseigne haussmannienne historique, tel que l'avait conçue son créateur, escaliers monumentaux, grands miroirs, balcons en corbeille, colonnades et ferronneries d'art, s'envolent dans une belle respiration, vers une immense verrière qui inonde de lumière ce "bazar de luxe", aux teintes douces d'amande et d'ivoire, dans le plus pur style Art Nouveau.

Je suis restée ainsi, nez en l'air, impressionnée car je m'y attendais pas du tout.

Galerie Lafayette DAX
Galerie Lafayette DAX

Si je supporte encore l'agitation d'une brasserie à l’heure du déjeuner, celle qui se trouve sur mon chemin et dont le plat du jour, souvent tentant, et dans mes prix, m'incite à m'arrêter pour me sustenter, lorsque la fatigue est trop pesante pour aller d'une seule traite et le ventre vide jusqu'à mon studio, l'après-midi, après une bonne sieste, j'ai besoin de calme.

D'air et d'espace. 

Ce sont donc aux rives de l'Adour, ses balcons, ses grands hôtels, vestiges du passé thermal luxueux de cette ville, ses ponts et son Bois de Boulogne, avec son petit lac, que va ma préférence.

 

Par deux fois, j'ai assisté à un cours de Taï Chi Chuan presque sous la nouvelle passerelle piétonne. J'ai même été invitée à me joindre à eux. Difficile de plier mon corps à ces mouvements que je connaissais pourtant pour avoir suivi des cours pendant 4 ans. Il y a longtemps. Je me suis alors rendu compte, avec plus d'acuité encore, de la raideur actuelle de mon dos et mes membres... 

Un autre après-midi, ce que j'ai supposé être un fêtard retardataire de la Féria, car sa tente était encore plantée un peu plus loin, une fillette et un chien, se baignaient dans l'Adour, insensibles au regard suspicieux des passants, non loin d'un héron parfaitement immobile. Je suis restée longtemps à les observer.

Des pêcheurs, à l'immobilité et à la patience du héron, sur leur petit pliant posé sur les galets, entre les hautes herbes, plongeaient leurs lignes dans le fleuve.

Et un soir une dame, debout face au courant s'est mis à chanter de l'opéra, faisant se retourner, et rire, tous les passants et badauds... pendant que plus loin, un couple se disputait bruyamment sous l’œil plutôt amusé des promeneurs.

Autant de rencontres étranges...

Il ne fut pas une seule journée sans qu'un passant ou le conducteur d'une voiture, ne m'arrête pour me demander son chemin. Cela m'a quelque peu interloquée. Pourquoi moi ? Avais-je l'air de parfaitement connaître cette ville, et de savoir où j'allais et où j'étais ? Curieusement, il m'est même arrivé de pouvoir les renseigner, ce qui m'a fait rire !

En remontant le fil de l'eau, un gigantesque "paquebot" blanc de style Art Déco, le Splendid Hôtel, a très vite attiré mon regard et attisé ma curiosité.

En effet, car si ma mère ne m'avait pas inscrite au concours de l'Ecole Normale ne 1966, c'est sans doute vers l'architecture, que je me serais dirigée.

Le Splendid est actuellement en cours de rénovation.

J'ai appris qu'il rouvrirait ses portes en 2018, après presque quatre années de travaux de "remodelage", en même temps semble-t-il, que le bâtiment voisin : la résidence et les Thermes "Jean-Nouvel" à l'architecture étonnante de verre et de vagues en "jalousies" de bois landais.

Le Splendid a vu le jour en 1928. Il a été construit sur les vestiges d'un casino et d'un établissement thermal de prestige (le Dax - Salins - Thermal), détruits par un incendie en 1926, eux-mêmes bâtis à la fin du XIXe, à l'emplacement d'un château fort du XII et XIIIe siècle... 

C'est dire si la position du Splendid Hotel est stratégique et chère au cœur des Dacquois !

Le SPLENDID HOTEL & la Résidence et Thermes JEAN-NOUVEL

La paternité de ce grand navire blanc revient à l'architecte parisien, André Granet (gendre de Gustave... Eiffel) qui a travaillé en collaboration avec un autre architecte parisien Roger-Henri Expert et deux architectes Dacquois, Albert Pomade et Jean Prunetti.

Perspective réalisée à l'aquarelle en 1927 par Albert Pomade et Jean Prunetti, architectes DPLG, en vue de la construction du nouvel hôtel thermal.
Aquarelle de Albert Pomade et Jean Prunetti, architectes, réalisée en 1927 en vue de la construction du nouvel hôtel thermal. Façade latérale coté rue du futur " Hôtel Splendid ", alors encore appelé Dax-Salin-Thermal
SPLENDID HOTEL - le mur lumineux du grand escalier, oeuvre des verriers Genet et Michon
SPLENDID HOTEL - le mur lumineux du grand escalier, oeuvre des verriers Genet et Michon

Lorsque mes forces commencèrent à me porter plus loin, je résolus de pousser vers le Trou des Pauvres puis vers la promenade des Baignots et ainsi jusqu'au bois de Boulogne. 

Ici, point encore de rénovation moderne ou de grand projet. Même s'ils sont sans doute dans les cartons de la municipalité... ou d'entrepreneurs privés.

 Un autre grand fleuron du thermalisme Dacquois fut le Grand Hôtel des Baignots, le plus grand établissement thermal de France dans les années 20 ! Et doté de tout le confort moderne d'alors : ascenseurs, électricité, téléphone, gaz... !

Sa longue et imposante façade classique, et cette immense marquise de verre au-dessus de la porte d'entrée, m'ont longtemps impressionnée et intriguée avant que je ne mette un nom dessus et ne puisse ainsi en retracer un peu son histoire.

Il avait été laissé à l'abandon depuis sa fermeture en 1992 puis carrément menacé de démolition en 2004, car la municipalité n'arrivait plus à subvenir à son entretien. Finalement il été réhabilité en 55 logements "à loyers modérés" où il doit faire bon habiter car la vue sur l'Adour est exceptionnelle.

Mais... L'Adour se montre parfois capricieux et ses eaux viennent parfois mouiller les pieds des Hôtels et des Résidences... si luxueuses ou grandioses soient-elles !

Crue de l'Adour à Dax - 2 mars 2015 - I. LOUVIER pour Sud-Ouest
Crue de l'Adour à Dax - 2 mars 2015 - I. LOUVIER pour Sud-Ouest
Rendez-vous sur Hellocoton !

Écrire commentaire

Commentaires : 1
  • #1

    Evelyne (mardi, 04 octobre 2016 03:41)

    Belle balade dans Dax, que je ne connais pas !
    J'ai beaucoup aimé les plans des photos du Splendid Hôtel et de la résidence thermale de Jean Nouvel, qui, pour la petite histoire, est né à Fumel, puis a vécu à Sarlat.

    A la prochaine promenade !