Bleus & Blues

"Bleu comme l'enfer" écrivait Philippe Djian.

Road novel... sous un ciel bleu, implacablement bleu. 

 

Ce Bleu que l'été dans le Sud incruste sur toutes choses.

Bleus du corps. Bleus de l'âme aussi.

Bleu du linge blanc éclatant au soleil. Bleu des ruines et des pierres. Bleu du soleil. Des feuilles de chênes. Des lavandes. Des océans lointains dont on devine parfois les embruns.

Bleu qui s'en balance au gré des brises et des orages.

Bleu des nuits grésillantes de bakélite sur lesquelles les étoiles filantes tracent leurs traits fulgurants d'encre dorée.

 

Bleu changeant de la Méditerranée que berce le long chant monocorde des naufragés inconnus.

Bleu des pavés sur lesquels a fleuri le sang rose des Promeneurs fauchés par un soir d'artifice et de 14 juillet. Pour rien.

Bleu des larmes salées.

Bleu du rire.

Bleus, mes rêves de Voie Lactée. Mes pensées et soucis, qui fleurissent les plates-bandes de mes journées qui passent : l'une, et puis l'autre.

Bleu, l'amour.

Bleues, la colère et la peur. 

Bleue, la folie douce, âpre et râpeuse. Légère et tragique à la fois.

Bleue, l'heure où le soir dépose ses valises de jour derrière les arbres des collines bleues.

Bleue, la source, et les trous de verdure, et les grenouilles, et les joncs sur la rive de la rivière.

Bleue, la robe qui se défait un soir d'été, en de lentes turbulences, sous la guitare éraillée que pince le Blues.

 

Blues des routes de poussière trop longtemps suivies. 

Blues d'une Chevrolet rose, défoncée, à la poursuite d'un rêve inassouvi de serpents à plume.

Blues du regard jeté vers la vie écoulée dans le sablier infini au sable toujours trop fin.

Blues des amours trop jeunes qui ont éclos par un jour poussiéreux et somnolent sur le Delta avant de se faner dans les plis du temps qui passe.

Blues de l'étude inachevée et abandonnée là, blues du pétale séché dans les pages d'un livre que l'on ne lira jamais.

Blues embué de fumée des cigarettes consumées et des matins nauséeux. Quand les lèvres se laissent aller telles de vieux peignoirs informes.

Blues épais de celui qui tombe de fatigue et d'alcool.

Blues de celui qui va se jeter du haut d'un pont, dans les eaux boueuses... Muddy Waters... Maudites vapeurs.

 

Bleus and blues : je vous aime. Vous êtes mes volutes de voluptés. Mon cœur, tambour de sang, et mon souffle lent dans sa caverne. Je pleure parfois un indicible plaisir sur les bleuets des blés anciens et pour ce coquelicot rouge qui palpite encore et encore sur les friches et les chaumes.

 

Blues and bleus... Berceau de mousseline, ciel de lit, plumetis et taffetas, douceur sauvage, âpre, parfum addictif de rasoir, venu du fin fond des tripes et qui monte en un vertigineux crescendo jusqu'à l'ivresse ! Bleus des coups reçus, blues des coups oubliés. Ceux qui nous mettent à terre sans jamais nous faire tomber tout à fait.

 

 Festival d'Avignon - 2008 : "Another sleepy dusty Delta day" (chorégraphie : Jan Fabre, interprète : Ivana Jozi)
Festival d'Avignon - 2008 : "Another sleepy dusty Delta day" (chorégraphie : Jan Fabre, interprète : Ivana Jozi)

J'ai côtoyé bien des gens.

 

Ceux qui trimbalent leur permanente insatisfaction comme un cabas informe et vous la déballe jusqu'à la nausée, ceux pour qui la vie manquera toujours de saveur et de sel, ceux qui déposent des bougies ou des roses sur les meurtres commis afin d'exorciser leurs propres peurs, ceux qui croient que la poésie doit évidemment parler de jolies choses, que la musique est un simple karaoké, ou un bruit de fond, ceux qui allument et balancent leur briquet dans tous les concerts, ceux qui postent compulsivement des photos de leur chien ou de leur bébé sur les "réseaux sociaux", parce que disent-ils, ils les aiment plus que tout,  ceux qui pensent que la vie est injuste et qu'il ne faut pas parler de la mort, et ceux qui sont, bien sûr, pour la paix dans le monde et file une torgnole à leur môme qui chiale, ou l'oublie sur une aire d'autoroute...

 

Ceux qui dorment leur vie. Ne la rêvent même pas.

 

Ceux pour qui le Bleu n'est rien qu'une couleur. Plate, sans élégance.

Une couleur uniforme, celle de l'eau, ou du ciel.

Ou la couleur d'une équipe de foot.

 

Comment leur dire ?

Comment leur expliquer ce Bleu et ce Blues mêlés et si intenses, qui naissent et meurent, magnifiques, entre les sillons terreux du quotidien, dans les hoquets d'un sanglots et d'un rire ?

 

It was the third of June, another sleepy, dusty Delta day

I was out choppin' cotton and my brother was balin' hay

And at dinner time we stopped and we walked back to the house to eat

And mama hollered at the back door "y'all remember to wipe your feet"

And then she said she got some news this mornin' from Choctaw Ridge

Today Billie Joe MacAllister jumped off the Tallahatchie Bridge...

 

C'était le 3 juin, encore un jour poussiéreux et somnolent sur le Delta

J'étais dehors, je récoltais le coton, et mon frère bottelait du foin

A l'heure du dîner on s'est arrêté et on est retourné à la maison pour manger

Et Maman a braillé par la porte de derrière "pensez à essuyer vos pieds"

Puis elle a dit "J'ai eu des nouvelles de Choctaw Ridge ce matin

Aujourd'hui, Billy Joe Mac Allister a sauté du pont Tallahatchee"...

 

(Ode to Billie Joe - Bobbie Gentry 1967)


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