De l''Eau dans mon Vin

Un grand soleil coiffe toute la colline.

Le printemps est bien là. Tout ici le raconte.

Mon petit érable du Japon déplie ses feuilles bordées d'orange.

 

Je voudrais me sentir légère, me griser d'air frais, de champagne et de vin !

Boire et être grise ! D'un beau gris, rosé ou bleuté.

Je voudrais savoir que le Monde va bien, ou pas trop mal.

 Mais des vagues de fond nous ramènent chaque jour les malheurs de ce Monde, dans des filets trop pleins, trop lourds.

Bruxelles, la belle, vient d'en faire les frais... Tintin est effondré et si le Manneken-Pis pisse encore, ce sont des larmes de tristesse.

Hier c'était dans un village au Sud de Bagdad... Aujourd'hui c'est au Yemen. Demain ???

Pourquoi les hommes qui peuplent cette Planète dont l'improbabilité de l'existence, à elle seule, laisse pantois, ne se rendent-ils pas compte de la chance inouïe qu'ils ont, de faire ce voyage unique et si étrangement extraordinaire que la vie donne l’opportunité d'accomplir ?

 

Avant-hier j'ai vu "mon" chirurgien.

Hier c'est "mon" médecin que j'ai eu au au téléphone.

Tous deux me disent que ça va mais que je dois mettre de l'eau dans mon vin.

Tous deux me répètent, chacun à sa manière, que "ça" va prendre du temps, que je dois aller tout doucement, ne pas aller plus vite que la musique.

 

Je les écoute. Ou devrais-je dire, je m'écoute : ma fatigue m'incite à me reposer beaucoup, mon dos me rappelle sans faillir que rien n'est terminé et que chaque mouvement doit être fait en douceur.

Moi je sais que plus rien ne sera comme avant.

 

Pendant les cinq années à venir, au minimum, mon temps va être quadrillé par les visites, rendez-vous et examens de contrôle multiples qui vont sans cesse me rappeler que j'ai eu, que j'ai encore, qui sait, un cancer caché quelque part dans mon corps.

Ces bestioles ne se laissent pas facilement déloger !

 

Rien ne sert de ressasser cette évidence.

 

S'en inquiéter ne ferait que nourrir une possible récidive : les crabes se nourrissent de nos angoisses. 

Dans la salle d'attente des médecins je ne suis plus tout à fait moi.

"Je" est un(e) autre.

"Un" qui s'enclot dans ses pensées ou dans une lecture, volontairement à l'écart de l'endroit confiné et du temps qui s'écoule en guimauve.

"Je" ne suis pas là.

"Je" m'observe, comme je me suis observée pendant tout ce temps où j'ai subi les traitements destructeurs. "Je" était en dehors de moi.

Sensation étrange et étrangère. 

Maintenant et seulement maintenant, je commence à regagner le dedans de mon corps et à recoller les morceaux disloqués par cette guerre des tranchées. 

" j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute.." (A Rimbaud - Lettre du Voyant, 15 mai 1871)

 

Je dois renaître en douceur.

Ne pas courir plus vite que la musique,.

Mettre de l'eau dans mon vin.

Soit.

Néanmoins la vie me pousse à faut bouger, tout mon corps aspire à se refaire une santé.

 

Il y a trop longtemps que j'ai mal au dos, au buste, à la poitrine, au ventre.

Carcan de douleurs qui empoisonnent ma vie, mais m'en font aussi apprécier le goût et le sel et l'incroyable volupté qu'il y a à respirer, sentir, voir, aimer.

 

Ces sept derniers mois pendant lesquels j'apprends la patience : je vois venir à tout petits pas là-bas, tout au fond des horizons, des jours plus clairs, plus doux.

 

Crédits photo Sam Spade
Crédits photo Sam Spade

Le 24 mars, j'ai enfin pu me rendre à la première visite de début de suivi chez le Dr J. Neko, le chirurgien-obstétricien qui m'a opérée. Cela aurait dû avoir lieu en septembre 2015.... 

Il s'est enquis de mes vertèbres.

De mon moral.

Puis de ma cicatrice et de la zone opérée, ainsi que de mon sein droit. Palpations diverses. "Je" suis ailleurs.

 

Rien à déclarer.

 

Donc, je mets de l'eau dans mon vin : beaucoup d'eau.

Cela ne me dérange pas : j'aime ce mélange "à la romaine" !

Souvenir et nostalgie des dînettes de mon enfance sur les marches des escaliers de la "villa Les Myosotis", à Béziers, les après-midis chaudes d'été.

C'est là, au numéro 1, Rue Dupuytren, que Mamie, la Tante Laure et l'oncle Jules vivaient.

Locataires d'un bien modeste appartement, sans commodités et au premier étage de la "villa", chapeautée d'un grenier ouvert sous le toit, où l'on entassait des merveilles et suspendait la lessive aux grands courants d'air, et depuis lequel on voyait la ligne bleue de la Méditerranée par temps clair.

 

 

 

Madame Chabert la propriétaire vivait en rez-de-chaussée.

 

A l'arrière de la maison était une courette ou s'épanouissaient de grandes acanthes lourdes et foncées, et des mousses verdâtres à l'odeur de moisi. Ma grand-mère, l'Oncle et la Tante disposaient d'un local sombre pour le charbon où l'on me menaçait de m'enfermer si je n'étais pas sage. Dans un angle puant de cette arrière-cour, était le "cabinet", un trou cimenté et une cabane tout autour. Je n'avais pas le droit d'y aller. Trop sale. et je risquais de tomber dans le trou.

Dans un autre angle, un bassin en béton pour la lessive où se prélassaient des lézards et parfois des scorpions, et sous les marches de l'escalier Madame Chabert faisait pousser des papyrus dans de vieilles bassines et de la misère dans de vieux bocaux.

 

Installée sur les marches de ciment encore tièdes, j'avais l'autorisation de jouer à la "dînette". A condition de ne pas faire de bruit et de ne pas déranger la sieste de Madame Chabert !

Dans une petite fiole, la Tante versait de l'eau, puis par-dessus un peu de piquette dans laquelle elle ajoutait un morceau de sucre écrasé. Cela prenait des allures d’élixirs à la violette. Par la couleur et le goût.

J'étais enchantée.

 

 

poupon début XXe, en carton bouilli... mais tête en céramique et yeux en sulfure
poupon début XXe, en carton bouilli... mais tête en céramique et yeux en sulfure

Ma poupée était mon unique convive. Je ne l'aimais guère, elle me faisait un peu peur et elle sentait mauvais. Mais je n'avais pas le choix.

 

C'était un corps disloqué, une poupée rafistolée par l'Oncle : une tête et des jambes issues d'une poupée bon marché, toute en carton bouilli. Elle avait une coiffure crantée, brune, et à la "garçonne" des années 20, mais incluse dans la tête. Pas de "vrais" cheveux.

 

Cette tête était attachée à un corps en celluloïd appartenant à un autre poupon et elle avait deux bras dépareillés, L'ensemble tenait par des bouts de fer et un élastique de culotte, le tout récupéré je ne sais où : l'oncle Jules affectionnait le marché aux puces du vendredi...

 

Elle s'appelait Mélanie.

Comme elle avait un nom, et que c'est la Tante qui me l'a dit, j'ai toujours pensé qu'elle avait appartenu à cette dernière lorsqu'elle était une fillette... 

 

 

De cet escalier, sous le soleil épais du midi, où j'inventais des pique-niques-dînettes à base de morceaux de pain, trois haricots verts et une tranche de tomate avec un peu d'oignon, arrosés d'eau additionnée de vin, j'entendais à intervalles réguliers des "ooOlééééé ! ooOlééééé !" qui s'élevaient des arènes voisines où des corridas enflammaient les aficionados.

 

Et je savais que vers cinq heures un taureau allait mourir.

A la cinco de la tarde...  

¡Y el toro solo corazón arriba!

 (Federico García Lorca)

 

 

C'était beau et très triste.

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Commentaires : 2
  • #1

    Boulhaya (samedi, 26 mars 2016 22:31)

    On prend toujours énormément de plaisir à te lire, plus particulièrement tes souvenirs d'enfance

  • #2

    Yannick (dimanche, 27 mars 2016 10:17)

    On raconte ses souvenirs avant tout pour sois même, mais quel plaisir de les partager.